2001-L'Humanité

LA SEMAINE DE L'HUMA par BL

Lundi 5 novembre 2001
3 h 50 AM, hôtel Mercure de Rennes, après un concert dans les environs.


- COMMENT VA LE MONDE ?
Un colosse aux pieds d'argile surveille la frontière. Un voile total sur tout ce qui se passe entre Kaboul et la passe de Khyber.
LCI ne dit rien de plus sauf que le cinéma français se porte bien, Moulinex se porte moins bien de deux tiers.


- DES GOSSES AUX MAINS FRAGILES JOUENT AVEC LA POUSSIÈRE et avec des armes de toutes nationalités.
Au fait, quand j'étais au Nicaragua, en 1988, on entendait partout une chanson qui apprenait à se servir d'une Kala. A l'époque, il y avait ceux qui tiraient à la Kala et d'autres au M 16. Très différents !...
Apparemment, aujourd'hui c'est confus, rien à dire sur les marques. Ça fusionne comme dans le marché ouvert.
Tiens, le journaliste de Paris Match, Michel Peyrard, est libre, il pense que c'est un simple problème administratif.
L'administration n'a jamais été un problème simple, la bureaucratie non plus et les jumelles encore moins. Ne rien faire dans un monde neuf est en soi une captivante occupation. S'agiter dans un monde fini, fouiller le chaos, expertiser le non-dit, la mort annoncée, les trônes dérisoires.. C'est aussi dérisoire que d'écouter l'avis d'experts de services secrets disparus.
Au fait, personne n'a revendiqué la mutilation de Manhattan le 11 septembre. Chacun soupçonne chacun, mais personne ne sait qui est le diable.
Le diable, paraît-il, est intelligent. Ce n'est pas son intelligence qui m'intéresse mais sa fonction. Il représente le mal, un capital dont Dieu touche des intérêts. BASTA.

- LE TEMPS QU'IL FAIT ?
Il va faire de plus en plus froid dans le mystère des montagnes afghanes, de plus en plus chaud en Sierra Leone ou au Liberia.
De plus en plus tendre à MANAGUA pour l'élection présidentielle qui donne mon camarade ORTEGA à 46,5 %, mais il y aura sans doute à faire quelques parallèles entre l'Amérique centrale et ses dictatures à l'américaine : " Délation, exactions de tous ordres, assassinats, exterminations même, cupidité, abus sexuels, protections étrangères et autres raffinements " et ces volcans qui implosent à partir de la passe de Khyber.

Je n'ai pas les résultats du NICARAGUA. Il est 6 heures du mat je regarde Casablanca. C'est vrai que cette chanson est un tube, surtout fredonnée par Ingrid Bergman, et puis quand elle dit " je t'aime " le monde entier tombe raide amoureux de Boggy.
Bernard Lavilliers
 


Mardi 06 Novembre 2001
Une tempête s'est abattue sur le Nicaragua. Un ouragan qui file sur La Havane, ça va ravager le Malecon, les dealers, les putes d'occasion, les marchands de montres du Paraguay, quelques touristes perdus qui photographient pour la énième fois depuis quinze ans les rues si pittoresques du vieux Habana. Des anciennes maisons d'armateurs bourgeois aux parquets lambrissés style Louis XV, on entend s'entraîner les coqs de combat, mais on a coupé les cordes vocales des porcs parce que c'est interdit d'entendre crier les cochons dans les appartements chics de Batista. Sûr que cette idée de cochons aurait beaucoup plu au Che. De toute façon, sous ces tropiques, on mange le porc à toutes les sauces. Le goret des Caraïbes, c'est un peu le mouton du Maghreb ou le bouc des Pakistanais. Au fait, existe-t-il un porc émissaire ? C'est très intéressant de commencer une chanson par l'idée de qui mastique qui ? J'ai même connu des caboclos du Sertão, du Pernambouc, qui mangeaient du vautour, ça c'est de l'écosystème ! C'est vrai que dans ces cas-là il n'est plus question de régime et que ça doit bouillir longtemps. Au fait, je vais demander à Roberto Robaïna si Castro change toujours de lit de camp tous les jours et s'il n'a pas un de ses sosies morts ces derniers temps qui a écrit sous le manteau un livre Je suis l'autre Fidel, un peu comme Eric Bami chante à la place de Johnny depuis trente ans les soirs de grande fatigue. C'est terrible d'avoir à ce point-là la voix de son maître. On devrait lui donner des stock-options. C'est assez délirant de penser à tous ces doubles, triples ou quadruples sosies qui tournent à la place de ces minuscules dictateurs sur orbite. Que deviennent ces artistes une fois que le maître est mort ? Penser à relire l'Automne du patriarche, de Garc¡a Marquez... Dès le début le palais est envahi d'urubus...

Souvenirs du Nicaragua, 1988. J'avais interviewé Daniel Ortega, un rendez-vous très mystérieux m'avait entraîné dans un cirque mexicain, monté au centre de Managua dévasté par le tremblement de terre, le Cirque Suarez. Une toile déglinguée, où quelques chameaux étiques, râpés comme des vieilles moquettes, traînaient les pieds dans la poussière... Daniel était assis avec sa femme Rosario et ses cinq enfants sur la même rangée que moi. Le spectacle, qui ressemblait à s'y méprendre à la Strada de Fellini, était donné au profit des orphelins de Matagualpa, dans le Nord, où on entendait encore les mélodies des fusils-mitrailleurs. C'était aussi un peu avant les élections. Il faisait chaud et nous avons dealé une interview contre un concert dans ce cirque. J'ai encore l'intégrale des deux. Concert qui avait fait un tabac, vu qu'il n'y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent à l'époque. Avec mon camarade Mahut, qui me servait de chauffeur, de cameraman et de percussionniste, on avait répété avec plein de groupes locaux avant de trouver le bon. " Est-ce ainsi que les hommes vivent / Et leurs baisers au loin les suivent " (Aragon).

Au fait, à l'Huma, avez-vous retrouvé Raspoutine ?
 



Jeudi 08 Novembre 2001

- Voguant autours des îles de la mer caraïbes les tam-tams vaudous firent se lever les vents, les fameux alizés prennent souffle à Madères et vont vers Haïti tant en se renforçant, laissant à Yemanja déesse de la mer des envies de marins dans ses cheveux d'argent.
Dans le réel, s'il existe, la 5ème transat Jacques Vabre qui relie le Havre à Salvador de Bahia, croise le fer avec la mer, le sommeil et quelques surprises que réservent toujours le ciel aux voyageurs qui prennent la tangente.
Une tangente est un contact qu'on ne peut ni concevoir ni formuler.
- Si tu vas à San salvador vas voir la femme qui sait lire dans les yeux du sort aussi dans les flammes.
Comme l'eau, le monde vous traverse pour un temps vous prête ses couleurs et arrivé sur la terre ferme, une sorte de vide une espèce d'insuffisance qu'il faut bien apprendre à côtoyer mais c'est le moteur le plus sûr du voyageur qui ne sera plus jamais le même une fois ces frontières franchies, ne revient jamais aussi étroit et pédant qu'auparavant.
J'adore les marins, les skippers, ces fous des étoiles, voyageurs solitaires du Vendée-Globe ou du Havre-Bahia .
Le problème me semble t-il c'est que ces aventuriers poétiques sont de plus en plus souvent confrontés aux comptables froids des multinationales qui veulent des résultats. S'ils pouvaient organiser une course avec Noami Campbel ou Claudia Schiffer ils seraient dans l'extase totale, la poésie fout le camp Rimbault quand on n'a même plus le droit de baptiser sa coquille de noix le bateau ivre mais Foncia ou Fleury Michon.
J'espère en tout cas que vos sponsors vous laisseront le temps de flâner dans les plus anciennes et la plus belle ville du Nordest brésilien, ou sont nés Georges Amado et la plupart des artistes importants de ce pays.
Aller faire un tour à l'église de salvador de Bom Fim, elle protège parait il les marins des sirènes du dollar.
 



Vendredi 09 Novembre 2001

A peu près deux mois après la chute des tours jumelles du World Trade Center, je me souviens de ce que je faisais ce jour-là. J'étais en direction du studio de répétition de Potard Hurlant à Bièvres, pour préparer l'Olympia, France Info dans la voiture. Evidemment, ça a pris quelques heures avant de commencer seulement à toucher nos guitares ; évidemment, il y avait un tas de suppositions, les hypothèses les plus folles. Bien sûr, on attendait une revendication comme dans tout acte de terrorisme, et en particulier les affaires kamikazes. Certains voyant arriver les Chinois, d'autres pensant aux gens d'ATTAC antimondialistes, d'autres encore à une possible manipulation d'une partie des ultras américains. · des heures pareilles, toutes les notes, tous les climats musicaux, les chansons d'amour et surtout les textes de politique-fiction prennent une nouveauté accrue.

Deux mois après, personne ne sait rien. Malgré l'avalanche d'informations des quotidiens, des hebdos, des télés, des radios. Enfin, depuis huit semaines, on sait que le terrorisme et l'antiterrorisme ne sont pas des sciences exactes. On est saturé de frappes chirurgicales, de misère, de désinformation et on vient d'apprendre qu'un des centres de la CIA spécialisé dans les enquêtes sur les activités de Ben Laden a été détruit par hasard dans les Tours jumelles.

Telle est la télé. Elle ne tombe plus en panne. On n'a plus droit à " Nous nous excusons pour cette interruption momentanée de l'image, dans quelques instants la suite de notre programme ", tout ça avec une musique d'ascenseur et une mire en couleur saturée. Coupez la télé, vous verrez, on ne meuble plus une soirée, on la vit. Surtout ceux qui passent quatre heures par jour à zapper pour me dire le lendemain que c'était de plus en plus nul.

Emissions en direct avec public soumis, formaté par des casteurs et incendié par des chauffeurs de salle. Rires enregistrés, applaudissements exagérés et sur commande. Viva la Muerte. · chaque apparition, on fait la fiche signalétique de l'interviewé, sorte de nécrologie qui prend évidemment plus
de temps que la raison pour laquelle il est là. Voyeurisme, agressivité, Audimat, petites guerres internes, dérisoires, animateurs producteurs du dessous de la ceinture mais très cher payés, on est dans le culte de l'autocélébration et de l'émotion populiste.

Boris Vian chantait : " J'avais la télé mais ça m'ennuyait, Je l'ai retournée de l'autre côté c'est passionnant " (J'suis snob).

En plus je vais me taper MOF sur le PAF. Courage !

Au fait, j'ai commencé à lire Rouge Brésil, Goncourt 2001.

 

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