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LAVILLIERS SYMPHONIQUE
La soirée classique de Bernard Lavilliers
Paris, le 25 septembre 2000-
Pour une soirée unique au Théâtre des Champs-Élysées,
Bernard Lavilliers chantait samedi soir accompagné par
l’Orchestre Lamoureux. Juste pour le plaisir, hors de
toute tournée et de toute promotion (son dernier album,
Clair Obscur, est sorti il y a trois ans), il présentait
une douzaine de chansons arrangées pour l’ampleur d’un
orchestre symphonique.
« C’est comme quand vous croisez Lauren Bacall et qu'elle
a vingt ans. Après, vous en rêvez toute votre vie. » Bernard
Lavilliers est heureux et l’avoue au micro. Derrière lui,
plus de soixante musiciens. Devant lui, la salle du Théâtre
des Champs-Élysées, prestigieuse institution de la musique
classique - c’est ici que Stravinsky a créé Le Sacre du
printemps. Pour un soir, les costumes des abonnés côtoient
les blousons en jean des vieux fans de Lavilliers. Pour
un soir seulement, il chante avec l’Orchestre Lamoureux,
dirigé par le fantasque chef japonais Yutaka Sado. A l’instant,
il vient de chanter Les Grandes Marées avec l’immense
houle d’une quarantaine d’instruments à cordes, le commentaire
presque jazz du piano, les notations moirées des cuivres...
Et il est tout heureux.
L’Orchestre Lamoureux avait inauguré ces « cartes blanches
» à des personnalités « extérieures » en 1994 avec William
Sheller. Mais celui-ci venait en voisin, en cousin, en
ancien élève de conservatoire qui avait composé de la
musique sérielle avant d’écrire sa première chanson. Avec
Lavilliers, c’est autre chose : un artiste qui n’est jamais
sorti des variétés, porte-voix des taulards et des garimpeiros,
témoin de tous les exclus et de tous les maudits. Qu’il
ait accepté l’invitation de Yutaka Sado n’est pas totalement
inattendu non plus : il avouait en 1998 au Figaro que
son premier souvenir de musique, dans son enfance, était
sa mère jouant la Valse des regrets de Brahms « sur un
piano que mon père avait sorti de je ne sais où, quand
on habitait une sorte de soupente sous les toits ».
Ce fils d’un quartier « dur » ne s’est pas changé pour
venir chanter avenue Montaigne : pantalon de cuir, tee-shirt
noir et veste que - pour une fois - il n’a pas laissé
tomber pour découvrir ses biceps. L’Orchestre Lamoureux
s’est lui-même détendu : les hommes portent un tee-shirt
blanc sous le costume sombre, les femmes ont de jolis
chemisiers de soie blanche ou même - elles aussi - des
pantalons de cuir... De toute façon, le milieu classique
a appris ces dernières années à ne pas toujours bouder
les musiques populaires : les salles s’ouvrent, comme
Pleyel à Juliette, Charles Trenet ou Suzanne Vega, ce
même Théâtre des Champs-Élysées à Francis Cabrel et Julien
Clerc, l’Opéra Bastille aux quatre-vingt ans de Trenet...
Et, peut-être convaincus par les prodiges de William Sheller
avec ses vingt musiciens classiques, quelques stars s’entourent
des immenses voiles des orchestres, comme Patricia Kaas
l’année dernière en Allemagne et au Palais des Sports
le 2 novembre.
Lavilliers, lui, parle de sa « musique de sauvage », tout
ravi de l’entendre portée sur les ailes savantes et puissantes
d’un orchestre philharmonique, qui lui fait aussi le cadeau
de quelques-unes de ses pièces classiques favorites :
un extrait de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak,
une Gymnopédie de Satie orchestrée par Debussy, une Suite
pour violoncelle de Bach qu’interprète un soliste... Et
puis, arrangées pour ces vastes bataillons par Hubert
Bougis et Matthieu Gonet, ses chansons étendent largement
leurs bras brunis par les plus prolétaires soleils : une
magnifique version de Noir et blanc, d’impérieux sentiments
mâles dans If, On the Road Again dans un espace plus vaste
que jamais... Dans Attention fragile, l’orchestre éloigne
l’habituelle intimité de la chanson et en fait une confession
au grand large : au dernier accord, Lavilliers se retourne
pour regarder la large cohorte des musiciens, bras ballants
comme un enfant devant un gros jouet. Car ce soir-là est
historique : jamais sans doute il n’a chanté Quartier
de haute sécurité dans une telle ampleur de drame, qui
le laisse un peu groggy d’émotion à la fin de la chanson.
Comme son pote Léo Ferré, des décennies avant lui, il
découvre le bonheur de chanter avec un orchestre symphonique.
Et, pour l’occasion, il reprend Est-ce ainsi que les hommes
vivent, adaptation par Ferré d’un poème de Louis Aragon,
dans des arrangements d’une savante élégance.
Bien sûr, ce sont les chansons les plus lyriques, les
plus déclamatoires, les plus graves de Lavilliers qui
peuvent se prêter à l’exercice de la vaste transcription
pour orchestre : comment faire jouer un reggae ou une
salsa à un philharmonique ? Le verbe de Lavilliers y gagne
même en ampleur, en portée. Et, par comparaison, il en
paraît même plus austère que « le maestro », comme il
l’appelle, ce Yutaka Sado flamboyant dans sa longue tunique
immaculée, qui dirige son orchestre par une sorte de danse
chaleureuse et gourmande.
Bertrand DICALE