Les 12es FrancoFolies de Montréal
Bernard Lavilliers au Théâtre Maisonneuve: aventure au bout de l'ennui
Est-ce la salle qui tue? Était-ce encore
l'étouffant, l'abrutissant théâtre Maisonneuve qui agissait sur
notre Bob Morane de la chanson française comme un tampon de chloroforme?
Chose certaine, Bernard Lavilliers, homme de terrain, vainqueur
de l'Amazonie et reporter de choc à Brazzaville, semblait étrangement
perdu dans son costard noir lorsqu'il s'est amené sur scène hier
soir. Un peu hébêté, quoi, tel un boxeur en costume de ville. Tom
Jones dans le désert.
Remarquez, on l'avait averti: lui-même a avoué d'entrée de jeu qu'il
aurait préféré un Spectrum pour livrer bataille, mais que bon, il
allait faire ce qu'il pouvait. De fait, dès l'arrivée, le gaillard
a bien essayé de marquer son territoire, descendant dans la salle
pour en faire le tour. «J'aime bien voir à qui je m'adresse...»,
a-t-il lancé, comme pour évoquer ses mille et une rencontres avec
les guerilleros et autres gringos de la planète. La salve de rythmes
des quinze premières minutes avait aussi pour but de dégourdir l'assemblée:
la bossa de Gringo, le ska de Kingston, le reggae de Pigalle la
blanche, la salsa de Pierrot la lame, c'était honnêtement envoyé,
mais en pure perte. La salle resta assise. Ses habituels sparages
- doigts virilement pointés vers les méchants de la Terre, déhanchements
débonnaires de l'homme qui en a dansé d'autres, sourires d'auto-satisfaction
garantie - en étaient dénoncés dans leur vacuité. À vrai dire, on
avait l'impression plutôt gênante que la machine Lavilliers roulait
à vide.
Le lieu jetait la lumière la plus crue, pour ne pas dire la plus
cruelle, sur le personnage Lavilliers. «J'ai rencontré quand j'étais
à New York un chef de bande», a-t-il annoncé avant d'entamer Pierrot
la lame. C'est drôle comme on le voyait venir de loin avec sa propension
au name-dropping, le gringo de St-Étienne. Évidemment, il fit seulement
miroiter l'histoire de la rencontre, au lieu de la raconter vraiment.
Lavilliers, notai-je une fois de plus (c'était patent en entrevue)
n'est pas le grand conteur d'histoires que l'on croit. En bon mythomane,
il ne lance les lignes que pour les laisser flotter, de sorte que
le fan ne voie jamais les hameçons et gobe tout.
La musique n'était pas plus convaincante: à quatre musiciens («qui
sonnent comme dix», à en croire Lavilliers), cela donnait une sorte
de version ramollie des Police première époque. Seules les ballades
acoustiques (Betty, La Grande marée) se détachaient de la glu. Pour
tout dire, il aura fallu attendre Stand The Ghetto, peu avant les
rappels, pour que la bête de scène s'éveille et que la salle réagisse
vraiment. Il était moins une. Évitant l'hallali, Lavilliers asséna
ses évidences (Melody Tempo Harmony, La Salsa) et réquisitionna
les morts Aragon et Ferré le temps d'entonner Est-ce ainsi que les
hommes vivent? C'est ainsi que Lavilliers survit, constatait-on.
À l'esbroufe et à l'emprunt.©Le Devoir 2000