Extrait de l'émission du 20/01/01

T. Ardisson : Vous avez déclaré Bernard Lavilliers, « les mecs les plus aventureux sont les plus pudiques, les mecs de ma race mettent beaucoup de temps à parler d’eux même . » C’est quoi les mecs de votre race, ça veut dire quoi ça ?

Baffie: Hum ! C’est quoi ta race, nanar ?

Bernard: Une race en voie de disparition, je veux dire… très pudique évidemment.

T. Ardisson: « Je suis un mutin, je ne veux toujours pas me soumettre » mais c’est pas faux, vous n’êtes pas rentré dans le système, d’une certaine façon.

Bernard: Pas vraiment, non. Ca me donne une liberté d’action. C’est à dire que je peux encore choisir d’en sortir de temps en temps, d’écrire, de rentrer dedans, me concentrer, de me remettre en question, de prendre mon temps, de ne pas être obligé d’une rentabilité qui a à voir avec l’industrie, si on veut.

T. Ardisson: C’est pour me faire plaisir que vous êtes habillé comme moi ?

Bernard: Je suis toujours habillé comme vous ou alors c’est vous qui êtes habillé comme moi. Moi je n’ai pas de col, vous voyez ! Je suis déjà prêt pour la corde.

T. Ardisson: Moi, je vais peut-être mettre une boucle d’oreille la prochaine fois. Qu’est-ce que t’en pense chéri ?

Bernard: C’est pas mal, Why not !

T. Ardisson: Bien, maintenant on va parler de votre vie.

Bernard: Allons-y.

T. Ardisson: Vous êtes d’une famille modeste. Vous dites presque le lumpenprolétariat. Votre père était syndicaliste, communiste et alors votre père avait sauté sur une mine pendant la résistance, c’était dans le Vercors, il était très courageux. Il avait les yeux brûlés par une mine. Il avait 2/10° à chaque œil et à l’époque beaucoup de gens s’étaient remplis les fouilles et le père de Bernard quand il est retourné après dans la vie civile, après le maquis, est retourné en usine bosser à la manufacture des armes de St Etienne.

Bernard: Ce qui était curieux c’était de voir les gens qui s’étaient gavés. Ils étaient toujours là, de toute façon, et eux qui avaient fait toute la guerre et dans la première armée, et d’abord le maquis, étaient condamnés comme des droits communs et ils se sont retrouvés dans le même endroit avec ceux qui s’étaient gavés. Y’en a quelques-uns qui se sont fait caner, mais la plupart sont toujours là.

T. Ardisson: Il était avec Delattre .

Bernard: Oui, il était ami avec Delattre c’était même son garde du corps.

T. Ardisson: Il n’a pas eu de prime, pas même de médaille ni de pension.

Bernard: On lui a proposé, il a refusé.

T. Ardisson: Votre mère était institutrice, il y avait quand même quatre enfants à la maison. Ca ne devait pas être facile tous les jours. Et alors votre père, ce qui était extraordinaire, il était ouvrier, était très cultivé. Vous alliez à l’Opéra à St Etienne, vous faisiez la queue pour aller à l’Opéra, c’est à dire qu’il y avait cette volonté de se cultiver. Il ne passait pas son temps à regarder la télé.

Bernard: Je pense que tous les deux avaient…. ma mère était aussi très cultivée. Faut pas oublier que mon père, il vient de 36, la grande époque (ndlr: front populaire) en question et que leur principal but c’était de se cultiver, justement. C’était pas d’acquérir des biens matériels mais autre chose.

T. Ardisson: Alors votre père c’est plutôt la musique afro cubaine et votre mère Léo Ferré.

Bernard: Afro cubaine. Le jazz surtout mon père, Django Reinhardt et puis les premières chansons de Prévert. Faut pas oublier que les feuilles mortes, quand ils chantaient ensemble. J’ai vécu une période où mes parents chantaient, ce qui est quand même rare, mais ils chantaient les feuilles mortes juste après guerre. Quand vous prenez le texte : « Je voudrais tant que tu te souviennes des jours heureux où nous étions amis. En ce temps là la vie était plus belle et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui. » Si vous mettez ça juste en fin de la guerre, ce poème qui est un peu sentimental qui a l’air simpliste, il prend tout à fait une autre couleur. 

Baffie: Et moi j’habite seul avec maman dans un vieil appartement rue St Lazare…

Bernard: Ca, c’est complètement différent…

Baffie: J’ai pour me tenir compagnie une tortue, un canari…

Bernard: Oui … et j’en connais une autre : Pour corbillard je veux un très doré carrosse conduit par un valet vatau des plus coquets ...

Baffie: Je vais te dire, le lundi au soleil c’est un truc qu’on n’aura jamais.

T. Ardisson: Quand vous étiez petit, vous étiez assez malingre, malade des poumons, vos parents n’avaient pas assez de pognon pour vous envoyer en sanatorium et vous envoyaient à la campagne. Votre mère vous donne des cours. Ce n’est qu’à 12 ans quand vous êtes guéri que vous venez habiter à St Etienne dans un HLM.

Bernard: Complètement. A l’extérieur ……… Une cité, on va appeler ça une barre quoi.

T. Ardisson: Et là, votre oncle c’est à dire le frère de votre mère…

Bernard: Ah !...Le fameux oncle !

T. Ardisson: C’était un type qui était un peu voyou mais qui vous a donné le goût de la liberté, du voyage, de l’aventure. 

Bernard: Relativisé, j’veux dire. Si vous voulez, y'a des gens qui ont toujours la tête dans le guidon, lui il avait une sorte de distance avec les évènements, c’est lui qui m’a appris cette fameuse phrase : « Dans la vie mon garçon t’as le choix : Soit tu travailles soit tu gagnes de l’argent ».

Baffie: Soit tu jeûnes avec les aigles soit tu picores avec les poulets…

Bernard: Oui mais tu sais pourquoi j’ai dit ça ? Parce qu’un mec m’a dit, mais j’lui dis "c’est de la merde ce truc", dans un bar, un journaliste je ne vais pas citer son nom. « Oui mais il est tête des ventes » et j’lui dis : « Il vaut mieux jeûner avec les aigles que picorer avec les poulets » voilà. C’est parti de là. Je les invente les proverbes. 

T. Ardisson: C’est venu comme pour les mouettes de Cantona.

Bernard: Ouais, mais c’est comme Cantona, il en a de géniaux !

T. Ardisson: Résultat des courses cet oncle vous donne le goût de la relativité, de voyage, de l’aventure.

Bernard: De la distance, pas de la fuite.

T. Ardisson: Résultat vous vous retrouvez en maison de redressement quand même !

Bernard: J’assume, je veux dire…

Baffie: Il a goût de la tôle, il prépare le guide du tôlard. Tu vas de pays en pays, tu prends deux trois jours par-ci par-là.

Bernard: Oh ! Je connais quelques endroits si tu veux. Je peux faire un genre de Michelin, oui. Surtout dans les Sud-Américaines.

T. Ardisson: Donc à l’époque comme je l’ai dit, vous étiez un peu chétif, malingre. Vous faites de la boxe pour vous développer. Ca a marché !

Bernard: Oui, ça marche mais il y a aussi une affaire d’agression, une agressivité personnelle. Je crois que ma mère m’a mis au monde en colère. Mais alors, c’est toujours pareil, les plus en colère sont les plus malingres… Les « en colère » qui sont compliqués dans leur tête qui n’aiment pas être heureux, qui disent "c’est pas pour moi" forcément y'a bien un moment donné où ils apprennent à se battre.

T. Ardisson: Vous avez toujours fait du body building quand même, après.

Bernard: Ouais, j’étais même avec une femme extraordinaire à l’époque.

T. Ardisson: C’est vrai.

Bernard: Lysa Lyons, la première championne du monde de body building en même temps elle avait l’agreg de psycho et c’est grâce à elle que j’ai connu Henri Miller juste avant qu’il ne meurt. Elle était pote avec Henri Miller. J’suis quand même allé le voir avec sa japonaise et il m’a donné « Insomniaque » qui est un bouquin extraordinaire.

Baffie: Y a pas beaucoup de fois où j’ai une question à poser mais il y a un truc qui m’intéresse vraiment….

Bernard: Dis-moi..

Baffie: Donc, tu étais marié avec la championne du monde de body building. Est-ce que physiquement, excuse-moi si c’est un peu indiscret. Est-ce qu’elle t’excitait physiquement ? Parce que c’est une montagne de muscle !

Bernard: Non ! C’était pas elle. C’était pas du tout ça !

T. Ardisson: Je sais c’ qu’il veut dire. Il ose pas le dire parce qu’au fond il est timide ! Est-ce que c’est pas un truc de PD de se taper une culturiste ? Non mais attends ! Bernard, j’ le connais comme si je l’avais fait (Baffie). Posez votre question franchement Laurent !

Baffie: Ma vraie question est : Est-ce qu’une femme « montagne de muscles » reste une femme, reste féminine ?

Bernard: Elle n’était pas une montagne de muscles, déjà. C’était pas le cas, car elle était très belle.

Baffie: Réponds-moi Bernard parce que je vais te taper maintenant, réponds-moi !

Bernard: Très intelligente, m’a apporté beaucoup de choses. J’peux pas dire du mal en plus. C’était un animal exotique, mais le plus fou….. je l’ai rencontré dans une salle de boxe.

T. Ardisson: J’la connaissais, elle était formidable !

Bernard: Elle était pas du tout monstrueuse, c’est pas vrai. Évidemment que c’était ambigu cette histoire. Elle me disait voilà « Je suis une juive de Los Angeles qui fait un sport de noir PD. » Voilà. Quand une femme te dit ça tu commences à t’intéresser. 

T. Ardisson: 16 ans vous entrez en usine, laminoir, tourneur sur métaux, ouvrier P3 et c’est là que vous écrivez vos premières chansons.

Bernard: Oui, disons que c’est là que j’écris, par exemple, les barbares qui sont sur cette bande dessinée, que Bajram a extrêmement bien foutu. J’aime beaucoup ce qu’il a fait avec, au niveau dessin, franchement. C’est tout à fait les couleurs de ça. 

T. Ardisson: Vous avez gardé la mémoire de ça ?

Bernard: A bien oui, je l’ai toujours. Je sais d’où je viens et j’veux pas le renier une seconde.

T. Ardisson: C’est à l’usine parce que vous bossez la nuit, que vous prenez le goût de la nuit. Cette façon de vivre à l’envers des autres.

Bernard: Décalé, ça laisse plus de temps le jour, bizarrement.

T. Ardisson: Vous c’est l’usine qui vous a rendu marginal, d’une certaine façon ?

Bernard: J’y étais déjà pas mal. A cet âge là, moi je ne dors pas beaucoup, j’ faisais du poste de 10 heures du soir à 6 heures du matin. Bon ben à midi j’étais déjà dans la rue. J’avais pas l’impression de travailler, d’être attaché au radiateur.

T. Ardisson: Et la seule chose qui vous manquait c’est l ‘aventure, alors vous partez au Brésil où vous conduisez des camions de bois précieux en Amazonie. Quand on vous dit « bon vous avez beaucoup raconté de choses sur cette époque, est-ce que tout est vrai ? » vous avez une phrase de Cendrars qui est assez ….

Bernard: Oui, c’est la fameuse phrase que dit Zanaref (qui dirigeait France soir à l’époque et l’a bien connu !) qui lui dit : Est-ce que t’as pas arrangé…

T. Ardisson: Moi je l’ai peut-être pas pris mais je l’ai fait prendre à beaucoup de gens. Vous c’est pareil les camions en Amazonie vous avez dû en prendre. Vous restez un an et demi au Brésil et quand vous revenez… ben l’armée ! 

Baffie: Vous êtes une femme ! Et là vraiment c’est bien foutu ...

Bernard: Pas mal, hein !

T. Ardisson: Pas du tout quand il revient c’est toujours un homme, la preuve c’est que l’armée vous chope…

Baffie: Et vous encule et alors là, les débuts !

Bernard: Ils essayent, ils n’y arrivent pas.

T. Ardisson: Ils te foutent combien de temps au mitard ?

Bernard: 1 an, pour insoumission.

T. Ardisson: Vous avez une chanson la dessus qui s’appelle QHS qui est une de vos meilleures chansons et qui raconte cette expérience dans la forteresse de Metz. En 67 vous arrivez à Paris après toutes ces aventures, vous chantez dans les cabarets et vous rencontrez Aragon.

Bernard: Oui, mais Aragon et Elsa Triolet, c’était dans un bistrot, un restaurant.

T. Ardisson: Qui était tenu par un Irlandais, homosexuel, ancien boxeur communiste.

Bernard: Effectivement, Aragon, Elsa venaient là. Pablo Néruda était ami avec Aragon.

T. Ardisson: Et alors en mai 68, vous êtes un peu de l’avis de Pazolini (Ndlr :«Enfant terrible» de l’intelligentsia italienne, cinéaste controversé à chacun de ses films, mais aussi romancier et poète, Pasolini s’est toujours refusé à séparer l’art de la vie.) qui disait : « Les vrais prolétaires sont les CRS ». Vous préférez chanter dans les usines occupées.

Bernard: Ouais... C’est un agitateur politique, qui est complètement anarchiste. Tout ce que je chantais, ça ne convenait pas du tout à la situation. Comme d’hab. d’ailleurs. Finalement c’que je chante en général ça ne convient pas à la situation. En tout cas pas tout de suite, c’est toujours décalé.

T. Ardisson: En 71, c’est votre vrai début dans la chanson, il faut attendre quand même 76 pour que vous fassiez une grande scène, quand même, après "Barbares".

Bernard: Par hasard, en plus.

T. Ardisson: Et après quelques chansons que l’on se souvient...

Extrait de la Salsa, Noir et Blanc (chanson que personne ne voulait !), on the road again...

T. Ardisson: Dans le show-biz, vous êtes resté assez marginal finalement. Vos copains ce n’est pas trop ceux du show-biz. Ces gens là c’est un peu comme l’eau et le feu.

Bernard: Heu, oui ! Des copains peut-être. Une amitié tu passes sur tout. Quand tu es ami avec quelqu’un tu vas pas commencer à l’emmerder parce qu’il ne pense pas comme toi. Tu t’en fou.

Baffie: Sauf si c’est un gros con ! Si !

Bernard: Mais, non ! Y’a pas de morale dans l’amitié. T’aimes un mec, t’es ami avec lui, c’est tout, point final. S’il t’emmène au bout, t’y vas. Où alors tu parles pas d’amitié dans ce cas là. Si tu commences à juger ton ami, t’es pas un ami.

T. Ardisson: Non mais c’que j’veux dire, Bernard, vous n’êtes pas dans la bande des enfoirés, des restos du cœur, par exemple.

Bernard: Pas très politiquement correct moi comme garçon, c’est sûr !

T. Ardisson: D’abord vous dites : « j’aurai jamais mangé au resto du cœur. J’ai quand même une dignité, j’veux pas des miettes du capitalisme. C’est plus simple d’allé braquer une banque quand on n'a pas de tune pour bouffer ! »

Bernard: Ouais, c’est un peu extrémiste. J’aime pas trop ce côté charitable, c’est un peu dame patronnesse remis à la sauce justement des caméras. 

Baffie: L’état n’a pas réglé le problème, faut bien des restos !

Bernard: Oui mais moi la charité c’est quelque chose de tellement liée, ça s’appelle comme ça, hein ! avec le judéo-christianisme, que ça me rebrousse le poil. Là, tu vois déjà j’me gratte. J’ai de l’urticaire.

T. Ardisson: Vous pensez que c’est un peu comme les gens, les bourgeoises dans le temps qu’allaient donner à manger aux pauvres ? C’est un peu ça pour vous les restos du cœur.

Bernard: A bonne conscience finalement. Allons au bout, si vraiment ça pète, ça pète, à ce moment les gens disent attention, on va les calmer pour l’instant.

T. Ardisson: Vous dites que quand les enfoirés sont sur scène, ils font un métier qui leur plait, les gens applaudissent et en plus ils passent pour des mecs sympas et humains. Donc ça leur coûte pas grand chose finalement »

Bernard: Oui, mais bon. On fait la charité quand on est incapable d’imposer la justice, voilà. J’ai écrit une chose comme ça, c’est clair et net. C’est exact, c’est tout.

T. Ardisson: Bien, est-ce que vous savez ce qu’on va faire maintenant ?

Bernard: Dites-moi tout…

T. Ardisson: On va faire une interview croyance. Est-ce que vous croyez au Père Noël ?

Bernard: Non.

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez au sexe sans amour ?

Bernard: Oh, oui ! ! ! ! ! ! Ha ben oui oui oui…

T. Ardisson: Voilà une réponse spontanée de Bernard Lavilliers ! Est-ce que vous croyez qu’on peut manger des fruits de mer même dans les mois qui ne sont pas en r ?

Bernard: Bien sûr, surtout des moules…

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez que l’argent ne fait pas le bonheur ?

Bernard: Ah, oui ! Absolument. J’pense pas que ce soit nécessaire.

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez à l’efficacité des crèmes antirides ?

Bernard: Bonne question ! Intéressant...

T. Ardisson: Tu sais que le service public a sa noblesse aussi !

Baffie: C’est vrai que Lavilliers ne fait pas son âge. Comment vous faites ? Vous faites des masques aux concombres ? ... dans le bac à glace ? 

Bernard: A mon âge j’essaye de ne pas rentrer, tu vois ? J’reste dans le décalage horaire, c’est un peu ça.

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez à l’amour sans sexe ?

Bernard: Ah ! non, pas du tout. Le platonique total ? Non.

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez que les drogues douces amènent obligatoirement aux drogues dures ?

Bernard: Oh ! Pas du tout ! Ca n’a rien à voir.

T. Ardisson: Est-ce que vous croyez à la télépathie ?

Bernard: Ouais, tout à fait !

T. Ardisson: A l’homéopathie ?

Bernard: Non.

T. Ardisson: Gesh Patty ?

Bernard: G. Patty ? Complètement, je l’aime beaucoup !

T. Ardisson: Heureux de vous revoir

 powered by FreeFind