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- Managua,(ANN). "Nous
errons au milieu des poubelles de la rue des Lombards, sous l'œil
glauque des videurs de la boîte de nuit. Il fait froid, il fait
seul. Au petit matin, la place BLanche nous recueille, transis et
fous de solitude".
- Bernard Lavilliers a commencé à chanter dans
l'épaisseur moite de la nuit, sous les grands hévéas de la Casa
Fernando Gordillo, la maison des artistes.
- Ce concert est un cadeau, a-t-il dit. Venu pour
faire un reportage, uniquement accompagné de son percussionniste
Dominique Mahut, il n'a pas voulu repartir sans rendre à sa façon
ce qu'il avait reçu.
- Aidé de l'ASTC (association sandiniste des
travailleurs de la culture), il s'était fait un programme de
visites, de rencontres, dont il a donné le détail à l'ANN au
cours d'une entrevue réalisée à la fin de son séjour. Et puis,
nous avons parlé de politique...
- Michèle Faure : Quelles sont tes impressions
générales sur le pays, les gens, la révolution... ?
- Bernard Lavilliers : Avant de venir, je ne savais
presque rien sur le Nicaragua. Je voulais réaliser un reportage sur
les enfants de la guerre, comme j'ai l'intention d'en faire un sur
le même thème en Palestine par exemple. Quand je suis arrivé,
j'ai d'abord trouvé que c'était un pays très beau, et
contrairement à ce qu'on pourrait croire, les gens ne sont pas
tristes. Quant à la révolution, j'ai vu à Incine des reportages
sur l'époque de Somoza, et le Nicaragua de maintenant n'a
évidemment rien à voir avec cette époque. On sent une révolution
qui est en marche.
-
- MF : Tu as rencontré le président Ortega, qui
t'a accordé une entrevue de trois heures. Quelle impression
t'a-t-il laissée ?
- BL : Daniel Ortega est ouvert, très intelligent,
très rapide, très concentré et précis quand il répond. Ce n'est
pas quelqu'un qui récite : il écoute la question, puis il y
réfléchit. Il n'a absolument pas la langue de bois, comme les
politiciens ordinaires. C'est un être humain. Il est extrêmement
politique, au sens étymologique, et on sent que c'est quelqu'un qui
a beaucoup souffert, qui sait ce que c'est la vie. C'est un homme
qui a fait de la prison, qui a été torturé, qui a eu peur. Il me
l'a dit pendant l'entrevue. Il a même ajouté qu'il continue à
avoir peur, tous les jours, et chaque fois qu'il monte sur une
tribune. Ce n'est pas un superman, il a parfaitement conscience
qu'un tueur à gages peut être payé très cher pour le descendre.
J'ai pu constater aussi une chose : les gens l'aiment beaucoup.
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- MF : Et sa femme, la poétesse Rosario Murillo
?
- BL : Elle est différente et je les trouve
complémentaires. Elle, c'est une artiste, une esthète. Elle a
beaucoup d'humour. Mais quand on est la femme du président du
Nicaragua, on ne doit guère trouver de temps pour écrire des
poèmes. Elle me l'a dit d'ailleurs.
-
- MF : Cette révolution s'est faite grâce au
travail d'avant-garde du FSLN, qui a organisé le peuple
nicaraguayen. Toi qui te définis comme anarchiste, qui a durement
critiqué les organisations françaises, ne t'es-tu pas senti en
contradiction ?
- BL : Pas du tout, car ce pays a lutté et lutte de
façon réelle, avec les armes. Moi, je n'ai jamais eu la
prétention de détenir la vérité absolue, je déteste qu'on me
donne des ordres, je ne suis pas quelqu'un qui obéit, c'est ça mon
côté anar...
-
- MF : Mais qu'est-ce que tu aurais fait si tu
avais été Nica ?
- BL : C'est difficile à dire. De toute façon, on
ne pouvait pas être du côté de Somoza. Tu sais, je peux me mettre
au service d'une révolution, mais après, si on m'avait offert des
responsabilités, j'aurais dis non. C'est pas mon truc.
-
- MF : Mais on ne renverse pas un dictateur et on
ne transforme pas un pays sans une certaine discipline. D'ailleurs,
il y a ici un mot d'ordre qui dit "direction nationale
ordonne"...
- BL : Je comprends tout à fait. Il y a des hommes
politiques que je respecte, parce que ce qu'ils font est sans doute
nécessaire. Moi, ma parole est différente, elle parle d'autre
chose. Je ne peux pas me plier aux rigueurs d'un parti ou d'une
idéologie. Mais viscéralement, je serai toujours aux côtés du
peuple. Tu le sais bien, j'ai critiqué les communistes, mais chaque
fois qu'ils m'ont demandé de chanter à l'œil, je suis toujours
venu, et sans jouer le héros. Par exemple, j'ai chanté à Longwy,
avec les CRS tout autour, qui étaient sur le point de donner
l'assaut pour reprendre le contrôle de la ville. S'il y a un coup
de main à donner, je suis toujours du côté de qui m'intéresse,
c'est-à-dire du côté du peuple.
-
- MF : Et les enfants, tu les as rencontrés ?
- BL : Je suis allé voir des orphelins de guerre,
dans un orphelinat à Yali, au nord de Jinotega. C'est une zone
normalement très dangereuse, mais elle est plus tranquille depuis
le début du cessez-le-feu provisoire. C'est d'ailleurs dans cette
région que des contacts spontanés ont lieu entre les groupes
contras et l'armée sandiniste.
- J'ai fait pour les enfants un petit concert avec
Dominique. Je leur ai chanté entre autre la "Fench
Vallée", parce qu'elle a du rythme; c'était un peu
surréaliste, cette chanson qui parle de hauts fourneaux, dans cet
endroit... mais les enfants ont tapé dans leurs mains.
- Je les ai filmés et interrogés. Cependant, je
n'ai pas pu évoquer avec eux la guerre, telle qu'ils l'ont vécue,
c'est-à-dire la mort de leurs parents assassinés par la Contra.
C'est un traumatisme bien trop profond pour qu'ils aient pu m'en
parler.
-
- MF : Dans un autre ordre d'idées, que
penses-tu du niveau atteint dans le domaine artistique ?
- BL : Je suis loin d'avoir vu le travail qui se fait
dans toutes les disciplines. Cependant, j'ai rencontré des poètes
: Fernando Silva, qui est aussi le directeur de l'hôpital pour
enfants "la Mascotte", Rosario Murillo, Gioconda Belli.
J'ai senti que la poésie est une grande force ici.
- J'ai rencontré surtout des musiciens, j'ai joué
avec eux puisque c'était les musiciens de Mancotal qui
m'accompagnaient pour le concert. J'ai eu beaucoup de contacts avec
Luis Enrique Mejia Godoy. C'est un personnage formidable, je l'aime
beaucoup. Il a joué avec Moncotal en première partie du concert
pour attirer un public nica.
- Ce geste m'a touché. J'aimerais vraiment qu'il
chante en première partie de mon prochain spectacle qui aura lieu
au Zénith en mars 1989.
-
- MF : Tu connais bien presque toute l'Amérique
latine. Quelles différences sens-tu avec le Nicaragua ?
- BL : Ce n'est, bien sûr, pas du tout la même
chose. Par exemple, avant de venir, j'ai passé trois semaines à
Haïti. Là-bas, c'est une pseudo démocratie. Lors des dernières
élections, beaucoup de gens qui allaient voter se sont fait
assassiner. On voit énormément d'Haïtiens errer dans les rues,
sans travail. Au Nicaragua, on a l'impression que les gens ont du
travail, qu'ils ne se sont pas laissés à l'abandon. On voit que
les choses sont organisées, même si certains se plaignent de la
bureaucratie. En plus, ils n'ont pas toujours ce qu'il faut pour
travailler correctement à cause du blocus. Il ne faut pas perdre de
vue ce genre de choses. Autre exemple : partout en Amérique latine,
il faut donner de l'argent sous la table, donner des bakchichs à
tout moment et pour tout. Ici, je n'ai jamais eu à le faire.
-
- MF : Tu es arrivé au moment où se déroule le
processus de négociation avec la Contra. Que penses-tu de
l'attitude des Scandinaves ?
- BL : Ils ont une attitude de conciliation, et c'est
la première fois que je vois un pays révolutionnaire qui, au lieu
d'aligner ses ennemis contre un mur et de les fusiller leur dit :
"Arrêtez de combattre, rentrez ici, faites votre propagande et
si vous avez raison, c'est la démocratie qui en jugera ".
- Pour être objectif, je n'ai rencontré aucun
Contra. Pour ce que j'ai pu en juger, c'est clair qu'ils sont
reliés aux États-Unis. Leur but, c'est de déstabiliser les
Sandinistes pour récupérer leurs privilèges. C'est une affaire de
fric et pas d'idéologie. D'ailleurs, ils ont l'attitude d'hommes
d'affaires. Pour l'instant, ils retardent tant qu'ils peuvent le
moment de signer la paix, en se disant que les États-Unis peuvent
peut-être encore faire quelque chose pour eux. Mais Reagan a des
problèmes au plan international et au plan national. Il y a une
opposition à sa politique d'ingérence dans les affaires internes
du Nicaragua, on voit des Amériques qui manifestent devant la
Maison blanche aussi bien qu'ici devant l'ambassade des États-Unis.
- Reagan se confronte donc à cette opposition, à
celle du congrès et à l'opinion internationale. Mais la Contra
espère encore qu'il va dé bloquer la situation. Il faut dire que
parmi eux, il y a de toute évidence des gens qui ne veulent pas de
la paix. Ils ne signeront que s'ils sont contraints de le faire
parce qu'ils n'ont plus rien à manger, plus d'armes. Et puis ils
font durer aussi pour laisser planer sur les conversations actuelles
la menace de la reprise de la guerre. Ils agissent comme la Mafia.
Ils ont la même façon de discuter que les mafiosi : je tends une
main, mais dans l'autre je tiens un flingue. A mon avis, il faut
tailler un short à Bermudez !!!
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- MF : As-tu l'impression que le Nicaragua est un
pays libre ?
- BL : Je me suis promené partout, je n'ai jamais
été contrôlé par la police ou par l'armée. Les droits
fondamentaux à mon avis sont respectés. Il est sûr que je ne suis
pas là depuis longtemps, mais on ne voit personne se faire
bastonner, se faire contrôler, se faire aligner contre un mur avec
les mains sur la tête. En France, on est infiniment plus contrôlé
qu'ici. À Paris, il y a beaucoup plus de policiers qu'à Managua.
Moi, tu me connais, j'aime pas les flics. Par ailleurs, je suis
allé plusieurs fois à l'institut nicaraguayen du cinéma. J'ai
été surpris par la qualité tant des documentaires que des films
de fiction. D'ailleurs, j'ai acheté les droits de deux
documentaires : l'un sur l'insurrection et les premiers mois de la
révolution, le second sur la construction de la ligne de
téléphone sur la Côte atlantique par les brigades de Telcor. Je
vais les diffuser en France, car cela me paraît important. Je crois
qu'il y avoir de grands réalisateurs nicas.
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- MF : Que vas-tu faire de tout ce que tu as vu
et entendu et senti...
- BL : Une émission de télévision de presque trois
heures en septembre, au cours de laquelle je vais présenter le
disque que je suis en train de faire et qui est consacré aux
enfants dans la guerre. J'y parlerai d'Haïti, du Nicaragua, de la
Palestine et peut-être de l'Afrique du Sud. Je vais donc aller
filmer les enfants palestiniens. Pour l'Afrique du Sud, on m'a
refusé mon visa à cause de la chanson "Noir et blanc"
qui parle de Nelson Mandela. L'émission comportera les images des
pays où j'aurai séjourné, par exemple des extraits de l'entrevue
de Daniel Ortega. Je chanterai en direct les chansons que j'aurai
composées dans ces différents endroits.
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- MF : Tu as donc composé une chanson ici ?
- BL : Cette chanson s'appellera "Los
Ninos".
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- MF : Alors que le Nicaragua est accusé d'être
totalitaire, communiste et terroriste, Bernard Lavilliers va-t-il
avoir envie de le défendre ?
- BL : Évidemment. À ma manière, bien sûr. Pas
question de faire du prêt à penser. J'expliquerai simplement mon
expérience. J'étais là aussi comme journaliste, et c'est vrai
qu'en deux semaines je peux difficilement me permettre de juger. Mes
impressions subjectives et mes émotions, voilà ce que je dirai.
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- MF : As-tu un message pour les Nicas ?
- BL : D'abord, je voudrais leur annoncer que je
reviendrai pour le dixième anniversaire de la révolution , avec
tous mes musiciens. Et puis... j'espère que la paix va venir, mais
pas à n'importe quel prix. On ne se fait pas torturer et assassiner
pendant longtemps pour ensuite signer une paix bancale, une paix
"cheep", de dernière minute. Il faut déchouquer la
guerre, comme on dit à Haïti, la déraciner. C'est le message que
j'ai pour eux : une paix durable, qui ne puisse pas être remise en
question tous les quinze jours, sinon c'est l'enfer et on s'use vite
à ce petit jeu.
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- MF : Si la Contra ne signe pas la paix, la
seule solution qui reste au peuple Nica est de continuer la guerre
et d'en finir une bonne fois pour toute avec la Contra. Ce sera
alors la consigne "tout pour la guerre". Mais ça risque
d'être dur à expliquer à l'extérieur.
- BL : Moi, je pourrai très bien l'expliquer si de
temps en temps on me demande mon avis.
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- MF : Autre thème : les élections françaises.
- BL : C'est dramatique, insensé. Que Le Pen soit
crédible, je ne comprends pas. Il n'est qu'à un point de Barre,
ex-premier ministre. Et le pire, c'est que si seulement deux pour
cent des électeurs de Chirac avaient voté Le Pen et Mitterrand.
- Il est vrai qu'on peut se demander s'il y a une
grande différence entre Chirac et Le Pen. Dans le discours,
peut-être, mais dans la réalité, pas sûr !
- Si Mitterrand gagne, de toute façon, ça
n'effacera pas les 15% pour Le Pen. Je trouve que les socialistes
sont responsables de cette situation. Volontairement ou non, ils ont
laissé Le Pen faire son cirque. Il est devenu une star, le guignol
qui met des coups au gendarme. Les socialistes ont fait un peu le
jeu de l'extrême-droite sur le plan médiatique.
- Interview réalisée par Michèle Faure (Mai
1988)
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