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Par
RFI Musique
- C'est le plus voyageur de nos
artistes hexagonaux. Non pas le genre à sauter d'un
avion à une salle de concert, puis à sa chambre
d'hôtel. Non. Lavilliers pose ses valises dans les
pays qu'il aime, s'en imprègne, et en rapporte ce qui
l'a séduit. Amérique Latine, Caraïbe, Afrique... le
Stéphanois a un petit faible pour l'hémisphère sud
avec lequel il est souvent en osmose: Sertao,
Trenchtown, chaleur, sueur, Stand the ghetto.
Lavilliers n'a pas attendu la mode pour teinter son
rock de world-music.
Il est né le 7 octobre 1946 à Saint Etienne dans le
centre de la France. Son père, ancien résistant
pendant la seconde guerre mondiale, est ouvrier dans
une manufacture d'armes locale. Sa mère est
institutrice. En ces temps de reconstruction, la
famille vit des temps difficiles et Bernard, enfant
malingre, connaît des problèmes de santé. A l'âge de 7
ans, il est frappé d'une congestion pulmonaire.
N'ayant pas les moyens d'envoyer l'enfant en
sanatorium, ses parents déménagent et vont habiter à
la campagne. C'est seulement à l'âge de 12 ans que
Bernard Lavilliers va connaître la vie dans les cités
HLM de Saint-Etienne. Il y vit jusqu'à ses 19 ans.
Entre temps, il fréquente un peu le lycée et fait un
an de "maison de redressement" (prison pour
adolescents délinquants).
Chanteur-Ouvrier

Pratiquant la boxe depuis l'âge de 13 ans, commençant
même à participer à de petits combats, il est alors
partagé entre l'idée de devenir boxeur professionnel
ou comédien, métiers qui lui permettent dans les deux
cas, d'exprimer sa révolte envers la société.
Pourtant, en 62, il passe un contrat avec son père et
apprend le métier de tourneur sur métaux. Il gagne
ainsi sa vie jusqu'en 65 comme ouvrier P3. Durant
cette période, il écrit ses premières chansons et
organise de petits concerts à Saint Etienne et dans la
région, avec peu de moyens.
Pour fuir cet avenir bouché et cet environnement gris,
il part pour le Brésil, qu'il croit être un nouvel
Eldorado. Débarquant à Rio, il essaie sans succès de
devenir docker. Puis il fait cap au nord : Salvador de
Bahia, puis Belem, où il est engagé comme chauffeur de
camion. C'est l'aventure de l'Amazonie : chaleur,
insécurité des routes et vétusté des camions, … un
épisode mouvementé de sa vie.
Après cette année et demi au Brésil, il rentre en
France via les Caraïbes, l'Amérique centrale et
l'Amérique du Nord. Mais à son arrivée, il découvre
que l'armée française ne l'a pas oublié. Elle le
considère comme insoumis : bataillon disciplinaire en
Allemagne et forteresse à Metz en Lorraine.
Fin 67, il vient à Paris et commence à chanter dans
des cabarets. Il y croise Jean Pierre Hébrard,
directeur artistique de la firme Decca, qui lui fait
faire deux 45 tours et un album, très influencé par
l'écriture de Léo Ferré.
Arrive mai 68. Loin des discours tenus à l'Université
parisienne de la Sorbonne, il préfère s'impliquer et
aller chanter en province, dans les usines occupées.
Puis après les désillusions de juin, il part faire la
manche en Bretagne. A la fin de l'année, il devient
père d'une petite fille, Anne-Laure.
Poètes

Après une installation momentanée à Marseille, il
revient à Paris en compagnie de sa deuxième épouse,
Evelyne, qui croit réellement dans sa vocation
d'artiste.
En juin 71, Bernard Lavilliers chante pour la première
fois au Discophage, cabaret brésilien de la capitale.
Il signe en octobre un contrat avec Francis Dreyfus
qui vient de fonder la maison de disques Motors. Un
album nommé "Les poètes" sort en 72 (année de
naissance de sa deuxième fille Virginie). A cette
époque, il tourne beaucoup avec sa seule guitare.
Comme tous les chanteurs de sa génération, il hésite
encore entre l'acoustique et l'électrique que les
groupes anglo-saxons ont eux, développé depuis
longtemps. Sa référence pour les mots, reste Léo
Ferré. Pour la musique, c'est l'Amérique latine. Le
début de l'évolution musicale se fait avec le
troisième album "Le Stéfanois" en 75. On retrouve sur
l'album cette chanson "San Salvador", samba parlée qui
contribua à la légende du chanteur-voyageur-aventurier.
Sa femme Evelyne donne naissance cette année là, à un
garçon nommé Guillaume.
Lavilliers commence désormais à être connu et fait de
nombreux concerts. De plus, il change de maison de
disques et signe avec Barclay. Sa première grande
scène est le Théâtre de la Ville à Paris en novembre
76 après la sortie des "Barbares" . Cet album marque
l'entrée de l'artiste dans le monde du rock. Il évoque
la drogue, la "zone", la misère, la perversité de
l'argent et du pouvoir. Cet artiste engagé dénonce la
société telle qu'il la voit. A partir de là, le succès
est définitivement en route. En 77, c'est le "15ème
Round" , album fétiche de Bernard Lavilliers. Il dit
lui même que c'est "la première fois qu'il y a un son
de groupe". Musicalement abouti, il devient rapidement
un véritable manifeste pour toute la jeunesse. Un des
titres de cet album largement autobiographique, "Juke
Box", monte dans les Hit-parades français.
Vivant

Il chante pour la première fois à l'Olympia en octobre
77. Véritable succès, il récidive pour une semaine en
mars 78. "T'es vivant" est le nom de l'enregistrement
en public qui sort un peu plus tard. Les musiciens
sont ceux qui l'accompagnent depuis maintenant
quelques années : le bassiste Pascal Arroyo, le
clavieriste François Bréant ou le percussionniste
Mahut.
Attirés par sa récente notoriété, le public et les
médias attendent avec intérêt l'album qui sort en 79
"Pouvoirs". Relatif insuccès pour cet album concept
qui commence par une chanson d'une durée d'environ 20
minutes. Malgré cela, le public est au rendez-vous
pour la tournée qui s'ensuit, jusqu'au concerts de
l'Hippodrome de Pantin en mars qui drainent environ
6000 personnes par soirées pendant 5 jours.
Puis en avril 79, il part pour la Jamaïque pour se
ressourcer. C'est ensuite New York où il rencontre Ray
Barreto, grand percussionniste d'origine cubaine.
Enfin, il s'envole pour Rio au Brésil. De retour de ce
voyage, qui constitue sa source d'inspiration, il sort
"O Gringo". C'est un succès colossal avec les tubes
"la Salsa" ou "Stand the ghetto". Il chante aussi
"Est-ce ainsi que les hommes vivent", poème d'Aragon
mis en musique par Léo Ferre qu'il admire tant.
Il enchaîne sur le Palais des Sport en février 80.
En janvier 81, il reprend la route pour le Salvador en
Amérique Centrale, via Los Angeles. Puis sort "Nuit
d'amour" qui inclut les titres "Betty" et "Eldorado".
A ce moment là, malgré un succès public incontestable,
son moral est au plus bas. En effet, sa dernière
compagne américaine, Lisa vient de le quitter.
S'ensuivent une série de concerts presque inaperçus au
Discophage en novembre 82.
Mademoiselle Li

Mais ses "Idées noires" (titre d'un duo avec la
chanteuse Nicoletta) se verront plus amplement
exprimées dans l'album "Etat d'Urgence", disque d'or
en 3 mois.
Après une longue tournée acoustique avec une formation
brésilienne, Bernard Lavilliers publie son 10ème album
original "Tout est permis Rien n'est possible". Il
écrit aussi la musique du film français "Rue Barbare",
et reprend une série de concerts à l'Olympia pendant 1
mois.
C'est à ce moment là qu'il rencontre Melle Li,
danseuse, avec qui il se marie fin 84. C'est aussi
l'année où il fait ses débuts de directeur artistique
du Casino de Paris auquel il adjoint une école du
spectacle "Joséphine B". Après un différent avec le
PDG de la salle, il transfert l'école dans un autre
lieu.
Impatient de reprendre ses pérégrinations à travers la
planète, le voilà qui s'embarque pour l'Afrique :
Dakar au Sénégal et Brazzaville au Congo puis à
nouveau l'Amérique latine. C'est là, qu'il récolte la
matière pour son nouvel album "Voleur de feu" en 86,
d'où est extrait le duo avec Nzongo Soul (musicien
congolais) "Noir et blanc", devenu un véritable
classique depuis. Le public est au rendez-vous une
nouvelle fois dans la grande Halle de la Villette au
printemps 86.
Ayant dépassé la quarantaine, Bernard Lavilliers
assagi n'en n'est pas moins bourlingueur dans l'âme.
Ainsi en 88, il publie "If" avec le titre "On the road
again" réflexion sur la nécessité de voyager, qui
ressemble à un espèce de carnet de voyage, "Nicaragua"
ou "Haïti couleur". Deux ans après, revenant d'un
périple en Asie il sort "Solo". De nouvelles
compositions comme "Faits divers" ou "Saïgon" nous
montre un chanteur toujours insoumis et vaguement
désenchanté, mais aussi tendre avec "Salomé" du nom
d'une de ses filles, née en 87. Puis c'est à nouveau
une grande tournée de 180 dates dont trois semaines à
l'Olympia. Il invite Léo Ferré sur la scène de la
"Fête de l'Huma", célèbre rencontre des communistes
français en septembre de chaque année.
Ballades

Avec "les Champs du possible" en 94, il propose un
disque plus introspectif qui ne comprend que des
ballades, même s'il fustige les corrompus et les
profiteurs dans "les Troisièmes couteaux" et décrit
comme à son habitude les chaos de la planète. Une
deuxième version de cet album sort en 95, avec en plus
un duo Lavilliers-Jimmy Cliff, "Melody Tempo Harmony"
et une nouvelle version de "Stand the Ghetto" remixée
en Jamaïque.
Décidément infatigable, il sort un nouveau single en
juin 97, "le Venin", qui précède l'album intitulé
"Clair Obscur" qui lui, sort en août. On y retrouve
les rythmes chers au chanteur. Ecrit et enregistré en
trois mois à Kingston (Jamaïque) et Bruxelles
(Belgique), l'album ouvre avec un titre de Léo Ferré
"Préface". Les musiques latines sont toujours
présentes et les musiciens aussi : le percussionniste
Ray Barretto et le pianiste jamaïcain de jazz, Monty
Alexander sont venus prêter main forte au chanteur. A
cinquante ans passés, ses passions musicales restent
toujours les mêmes et ce disque est là pour nous le
démontrer. En février 98, il revient sur scène à
l'Olympia pour une série de quatre concerts, complétés
par quatre nouvelles soirées du 26 au 29 mars. Une
longue tournée acoustique suit en fin d'année mais la
partie 99 est annulée. On ne retrouvera Lavilliers
qu'au cours de l'été 99 pour quelques concerts.
Entre temps, en 98, sort une double compilation,
"Histoire(s)".
Militant, toujours.
Chanteur engagé, rocker itinérant ou artiste toujours
rebelle, Bernard Lavilliers est depuis les années 70,
un témoin particulier des douleurs et des maux du
monde. Quand on le retrouve en juin 2001 avec un
nouvel album, "Arrêt sur image", les 12 titres ne
manquent pas d'aborder les thèmes du chômage ou de la
violence, récurrents chez le Stéphanois. Reggae, bossa
ou accents latino habillent un ensemble modernisé par
quelques notes électro. Une parenthèse nostalgique
cependant avec la reprise du standard français "les
Feuilles mortes". L'album se classe à la 10ème place
du Top Albums. Parallèlement, sort une bande dessinée,
"l'Or des fous", dans laquelle de grands noms du genre
illustrent quatorze titres du chanteur.
En octobre 2001, Bernard Lavilliers s'installe une
semaine à l'Olympia. La tournée se poursuit jusqu'en
décembre et dure jusqu'à l'été 2002. Le 20 décembre
2001, le chanteur offre un mini-récital aux salariés
d'une usine des Vosges dont les emplois vont être
supprimés.
En 2002, le CD "Arrêt sur image" ressort enrichi du
titre "Jamaïca", un titre enregistré au studio Tuff
Gong de Kingston. Lavilliers continue de tourner et
passe entre autres au Paléo Festival de Nyon en
juillet 2002.
En novembre, alors que l'on apprend que ses concerts
de l'Olympia prévus en février 2003 sont annulés, le
chanteur reçoit le Grand Prix de la chanson française
de la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et
Editeurs de musique) en tant que créateur et
interprète.
Eternel rebelle, Bernard Lavilliers ne cesse de
prouver qu'il sait toujours utiliser l'écriture pour
s'engager sur les causes qui lui tiennent à cœur.
Novembre 2002
Copyright RFI Musique pour le texte
Biographie
par Larousse
 À Saint-Étienne, terre de
mines, de manufacture et de textile, Bernard Lavilliers
apprend, dès son plus jeune âge, l'âpreté de l'existence.
De la proche périphérie encore campagnarde aux cités de
banlieue, il découvre que, dans ce monde-là, il faut se
battre pour survivre. Au contact d'un père prolétaire
et leader syndical, il prend conscience de la lutte des
classes. Sa mère, enseignante, l'entraîne très tôt vers
la littérature, qui demeurera l'une de ses passions. Le
gamin sacrifie au rite de l'école buissonnière, fait le
coup de poing, s'encanaille, suffisamment pour goûter
aux lois rigoureuses et si peu épanouissantes de la maison
de redressement. Toutes les conditions sont réunies pour
que ses années de braise fassent de lui un rebelle. Il
s'essaie à la boxe puis à l'art du théâtre dans des troupes
locales et enfin se tourne vers la chanson. Son apprentissage,
sur le tas, du métier de tourneur, n'est qu'un avatar
dans ce début d'existence tumultueux. L'intermède professionnel
aura au moins pour mérite de lui faire découvrir de l'intérieur
ce qu'il s'appliquera à ne jamais être. Formé à l'école
de Léo Ferré, dont il est devenu, par disques interposés,
un disciple, Lavilliers cultivera toujours un goût de
la liberté.
Dans les usines. Il se produit, accompagné de sa seule
six-cordes, dans le pays stéphanois. Il boxe aussi, sculptant
ce corps musculeux qui sera plus tard pour lui un véritable
habit de scène. En 1965, parce qu'il étouffe dans un paysage
trop étriqué, il s'en va… L'échappée brésilienne, entre
Rio et Bahia, occupe une année de son existence. À son
retour, les autorités militaires le consignent dans une
forteresse de Metz. Tout juste libéré, on le retrouve
dans les bars, les cabarets parisiens. Dès 1968, il enregistre
chez Decca deux 45 tours puis un LP. De facture rive gauche,
l'exercice, réédité depuis sous le titre Premiers Pas,
n'a pas la luxuriance des réalisations à venir. Le chant
se suffit, le plus souvent, de la guitare. Il met ainsi
en musique un poème d'un autre anarchiste, Gaston Couté,
“Christ en Bois”.
Lavilliers chante dans les usines, s'arrête un temps à
Marseille, où il s'initie à la gestion de boîtes de nuit.
Il va, ensuite, beaucoup tourner dans sa région d'origine,
ainsi qu'en Bretagne et en Lorraine, où il rencontre celui
qui va devenir son manager, Michel Martig. Deux albums,
les Poètes (1972) et le Stéphanois (1975), précèdent l'enregistrement
des Barbares (1976), qui le fera connaître. Les certitudes
accumulées tout au long de sa turbulente existence alimentent
ce vinyle irrévérencieux à l'ambiance sombre, entre rock
et bossa, pour exprimer la révolte des banlieues. Tout
l'art de conteur de Lavilliers, ses phrases ciselées,
est déjà là. Guidé par Richard Marsan, compagnon de route
de Ferré et producteur artistique chez Barclay, il vient
de rencontrer deux musiciens qui vont compter énormément
pour lui : François Bréant et Pascal Arroyo.
Aventurier. 15e Round, avec sa profession de foi “N'appartiens
à personne”, confirme l'année suivante son importance
dans le panorama musical. Lavilliers et son clan, grossi
du guitariste Hector Drand, multiplient les concerts en
province avant de s'installer pour une semaine triomphale
à l'Olympia où est enregistré un double album en public,
T'es vivant. Pouvoirs (1979), avec une face complète consacrée
aux turpitudes des systèmes politiques totalitaires et
aux résistances qu'elles génèrent, fait la part belle
aux climats glacés des synthétiseurs. O Gringo (1980)
dissipe le malentendu. Il deviendra platine comme 15e
Round. Entre New York, rock, salsa et reggae de la Jamaïque,
Lavilliers a prospecté de nouvelles “planètes”.
La photo illustrant la pochette le représente dans une
chambre anonyme. Près de lui une valise ouverte, un magnétophone,
un pistolet : il se pose en aventurier à la recherche
d'instantanés sur une époque perturbée. Il ne s'agit pas
d'une simple attitude. En 1981, il réalise ainsi un reportage
pour Stern sur le Salvador. Après avoir surmonté la douloureuse
rupture avec Lisa Lyons, star du body-building, son “haltère
ego”, dont est imprégné l'album État d'urgence, il ramène
d'Afrique le sublime Voleur de feu (1986). Outre la participation,
sur un titre, des tambours du griot sénégalais Doudou
N'Diaye Rose, le LP comporte l'un des plus gros tubes
de Lavilliers, Noir et Blanc, aussi populaire que Idées
noires, le duo avec Nicoletta (1983).
Avec Mahu, son percussionniste, il part, caméra sur l'épaule,
en Haïti et au Nicaragua déchiré par la guérilla. L'album
If (1988) est marqué par ce périple comme le sera Solo
(1991), enregistré après un long séjour en Asie. En 1994,
de retour du continent américain, il enregistre un LP
pessimiste sur la situation et le devenir du monde, Champs
du possible.
Avec ses musiques métisses et ses épaules de débardeur,
il reste un des véritables précurseurs de la world music,
aussi à l'aise dans la tradition de la chanson rive gauche
que dans les rythmes et les sonorités des horizons lointains.
J.-P. G.
© Copyright Editions Larousse 1995
Portrait
de Libération  Lavilliers est un individu
totalement à part dans la chanson française. Issu d'un
milieu populaire - son père était ouvrier - très fortement
marqué par la Résistance et l'antinazisme, il décide très
vite de fuir son univers et part pour le Brésil. Là, il
découvre la misère, les trafics, se familiarise avec les
armes et diverses marginalités. Et surtout, il découvre
la musique brésilienne.
A son retour en France, il est emprisonné - il a oublié
de faire son service militaire ! - et décide qu'il sera
voyou. Mais il joue également de la guitare et régale
ses copains de chansons rebelles empruntées à Aristide
Bruand, Gaston Couté, Boris Vian, Brassens et surtout
Léo Ferré. Petit voyou et monte en l'air le jour, il commence
à chanter devant un public qui devient inconditionnel
et fidèle.
Comme toujours dans ce type de parcours, ce sont les rencontres
qui vont permettre à Lavilliers d'entrer dans le métier,
d'enregistrer des disques et de finir par connaître le
succès. On peut dire que Lavilliers est devenu chanteur
par hasard. Et qu'il occupe dans la chanson française
une place tout à fait à part. Auteur compositeur interprète
, il affirme volontiers ses origines ouvrières et ses
engagements ses textes sont violents et tendres, ses musiques
fortement marquées par les rencontres faites au cours
de ses voyages.
Mais Lavilliers ne se contente pas de s'indigner. Il entend
également témoigner. Voilà pourquoi il passe le plus clair
de son temps hors de France à rencontrer des peuples différents.
Depuis qu'il connaît la notoriété, dans un répertoire
tout à fait singulier, la carrière de Lavilliers ne connaît
que des hauts, grâce à un public fidèle qui se renouvelle
néanmoins à chaque disque, séduisant une jeunesse attentive
au romantisme des rebelles.
L'île de la Tortue vogue au fond de l'Univers, un bar
du vieux Saint-Malo. Sur le tableau accroché au mur, l'imagination
délurée d'un peintre malouin du début du siècle l'a peuplée
de Frères de la côte faisant ripaille en enlaçant des
bouteilles de rhum et des mulâtresses dépoitraillées.
Braqué sur la toile, un projecteur enfièvre les regards
des pirates et fait luire leurs sourires tranchants comme
des sabres d'abordage. La peinture est kitsch à souhait
et fascine Bernard Lavilliers. Comme si les flibustiers
rêvés par le peintre étaient les ancêtres de ceux qui
traversent ses chansons. «J'aurais voulu vivre à cette
époque mais qu'est-ce qu'elle était rude!», reconnaît-il.
Et comme pour montrer qu'il est bien l'héritier de ces
hommes d'honneur que furent les corsaires, il lâche un
bon mot de Surcouf. Si bien qu'à l'heure un peu hésitante
où la lumière bleue de la baie se rend à la grisaille
du soir et se montre propice aux fantasmagories, tandis
que les verres commencent à se rassembler sur les tables,
on s'attend presque à voir débarquer le petit peuple des
gentilshommes de fortune, des capitaines fous, des marins
largués promis par ses chansons.
Regard bleu aventure et anneau d'oreille à la Corto Maltese,
blouson élimé et carrure d'écumeur, la cinquantaine en
forme avec tout de même les abdos qui font un peu relâche,
Papy-musique, comme l'appelle sa petite-fille, est ici
au cœur de sa mythologie. Saint-Malo est son port: peut-être
parce qu'elle fut la capitale des corsaires. Le bar-hôtel
de l'Univers est son repaire: on le retrouve dans ses
chansons et il y loue une chambre à l'année.«Ce bar a
une histoire avec moi», résume-t-il. Dans l'imagerie du
chanteur, les bars ont une fonction précise. Endroits
magiques où la confidence se noue, où elle franchit le
cap délicat de la pudeur, ils doivent être obscurs «pour
qu'on puisse s'y dire des choses entre mecs».«Pour qu'un
mec arrive à sortir un truc comme "Ne me secouez
pas, je suis plein de larmes", il faut un bar sombre.
Et si on ne peut pas s'y parler entre hommes, ce n'est
pas un bar», dit-il. Renchérissant dans le rôle d'un Rambo
cherchant à se glisser dans la peau des noirs héros d'un
film de Melville, il poursuit: «Les mecs les plus aventureux
sont les plus pudiques. Les mecs de ma race à moi mettent
beaucoup de temps à parler d'eux-mêmes. Et ils ne parlent
pas pour recevoir des conseils car un homme qui se respecte
n'a besoin de personne pour régler ses problèmes. Je vais
encore passer pour un macho en disant ça ... mais c'est
faux; d'ailleurs, j'ai toujours eu des féministes comme
femmes.»
Saint-Malo, ce sont aussi les amours. Il en parle devant
une bouteille de muscadet. D'abord, d'une femme avec laquelle
il est venu. Lui est reparti, elle est restée. Elle y
habite encore, dans une petite maison; «la seule baraque
que j'ai jamais achetée», précise le chanteur qui roule
d'hôtel en hôtel. Ensuite, de la mer, à laquelle il avoue
sa passion tout le long d'une chanson de son dernier disque.
«La mer, c'est formidable parce qu'on en sort jamais vainqueur,
on ne peut pas frimer. C'est elle, la vraie démocratie.
Si elle se fâche, elle emporte tout. Va donc faire un
manifeste contre la mer.» On croyait connaître l'itinéraire
de l'ancien tourneur sur métaux de Saint-Étienne: videur
à Marseille, camionneur au Brésil, boxeur professionnel...
On le découvre aussi marin: «J'ai eu un voilier amarré
dans la Rance. Un monocoque de dix mètres qui remontait
bien le vent. Avec lui, j'allais tout seul en Irlande.
Ceux qui savent naviguer par ici peuvent naviguer dans
le monde entier.»
Un copain de Lavilliers avait prévenu: «Tu verras, tout
ce que tu as fait, il l'a fait avant toi. Si on met bout
à bout ce qu'il dit avoir vécu, on dirait qu'il a vécu
cent-cinquante ans. Mais tu le vois quatre ou cinq fois
et après, c'est fini, il a largué son côté mytho, mégalo.
On le découvre bon mec, très grand cœur. Et excessivement
fidèle en amitié. On ne se voit plus, mais si j'étais
dans la merde, je sais que je pourrais compter sur lui».
Tout le monde est d'accord. Lavilliers, c'est un vrai
pote, celui qui, après cinq ou six ans de silence, «vous
scie de surprise» en vous appelant un beau soir.
L'amitié, il en a fait un code d'honneur: «On ne peut
pas se faire d'amis dans le show-biz, c'est comme l'eau
et le feu. Les cercles d'amis, ce sont des paniers de
crabes, ça ne me plaît pas non plus. Et je ne m'associe
jamais en affaires avec un pote.» Elle est au pinacle
de sa mythologie. Et elle colle bien à un monde qu'il
idéalise, celui des voyous. «Spontanément, il aime bien
faire partie de leur monde. Il y en avait plein à son
mariage. Leur idéologie lui plaît. Il a la même fascination
que Delon pour le milieu», précise un autre copain. «Mais,
à la différence de Delon, Lavilliers, lui, n'est pas pourri.
Il a besoin de se donner des frissons pour avoir le sentiment
d'exister et il le trouve là», nuance une ancienne collaboratrice.
Lui avoue aimer «les bandits anars» et avoir des potes
«au placard pour des histoires marginales de terrorisme».
Parfois, il lui arrive de se retrouver derrière la barre
pour un coup de poing de trop. «Bernard a de la folie
en lui, celle des vrais artistes. Si elle se cristallise
dans une chanson, cela peut être superbe. Sinon, ça peut
l'amener à péter les plombs», ajoute-t-elle.
Saint-Malo, ce sont encore les copains. Les vivants, comme
le patron de l'Univers. Les morts, comme Léo Ferré, qui,
à une période de sa vie, vivait non loin, dans une maison
accessible seulement à marée basse. Son souvenir habite
sa conversation: «Il était incroyable, Léo. Il habitait
là mais ne savait pas nager. Quand il se baignait, on
l'attachait avec une corde.»
Enfin, au bout du quai de Saint-Malo, il y a les départs.
Pour qui est rongé par «le cancer infernal de la fuite»,
le mot partir est un philtre: «Je pars pour écrire car
je rencontre toujours des gens incroyables. Il n'y a que
dans les grands hôtels un peu fanés des Tropiques qu'on
voit autant de barjots au mètre carré.» Destination planète:
Managua, Manille, Saigon, Kingston, où, dit-il, «les Noirs
n'aiment pas les Blancs, mais, moi, j'ai pas de problèmes».
Et même Beyrouth sous les durs bombardements de 1982:
«J'y ai rencontré Carlos qu'est devenu un pote.» On croit
qu'il s'agit du célèbre terroriste et, ébaubi, on cesse
de respirer. Ouf! Il ne s'agit que d'un membre de la Croix
rouge suisse. De toutes les aventures qu'il se prête,
quelle est la part rêvée? «Personne ne sait. Je crois
qu'il a rejoint sa mythomanie, qu'il s'est inventé des
trucs et que, plus tard, l'argent aidant, il les a faits.
Mais où qu'il aille, il va toujours dans les quartiers
qui craignent. C'est ça qui le chauffe», précise l'ancienne
collaboratrice.
A l'Univers, même «à l'heure où la bière se transforme
en or», les aventuriers ne sont pas venus. Pas même un
marin paumé. C'est que le bar est trop chic, trop beau
pour prétendre au statut de taverne et attirer un équipage
en bordée. S'y réunissent Rotary et Lion's Club. On est
donc loin des beuglants de l'ancienne rue de la Soif.
Qu'importe! Lavilliers l'a rempli des fantômes d'Aragon,
Maïakovski, Cendrars, Borgès... qu'il cite à l'envie et
avec passion. Et Baudelaire. Qui écrivait que les vrais
voyageurs «partent pour partir». Lavilliers, lui, part
pour rapporter histoires, sambas, salsas ... Pour mieux
revenir.
BIO
DU MAGAZINE CHORUS

- A treize ans, Bernard commence à
pratiquer la boxe et se voit assez bien en professionnel
du nez cassé. D’un autre côté, il a envie d’être comédien
et commence à faire l’acteur dans des troupes locales.
La vie choisira pour lui :
" Je suis devenu blouson noir. On a un peu fait les
malfrats et à 14 ans, je me suis retrouvé dans une
ratière pour mômes, ce que l’on appelait une maison
de redressement... "
A 16 ans, il passe un compromis avec son père : il
apprend le métier de tourneur sur métaux dans l’usine
où travaille ce dernier. Puis, il obtient son CAP.
Jusqu’à 19 ans, il gagne sa vie en tant qu’ouvrier
P3
C’est en 1965, que Bernard plaque l’usine et Saint-Etienne
pour le Brésil.
Là, il essaie vainement de faire le docker. Puis cap
vers Salvador, plus connue sous son ancien nom de
Bahia.
Il retrouve la France pour ses vingt ans. La scène
le reprend et il se produit dans de petits cabarets
parisiens. Il rencontre Jean-Pierre Hèbrard, directeur
artistique chez Decca, qui lui permet de sortir deux
45 T, puis un album. La machine Lavilliers est lancée.
Arrive Mai 68.
Armé de sa petite guitare, il chante dans les usines
occupées, principalement en région lyonnaise. Quand
arrivent les désillusions de Juin, il s’en va faire
la manche en Bretagne.
En 1969, Bernard se lance dans les affaires à Marseille,
gérant deux boites de nuit prés du port.
Il participe, aussi, à l’expérience du restaurant
autogéré, Sampieru Corsu, un lieu utopique où l’on
payait ce qu’on pouvait et qui a, ainsi, tenu plus
de dix ans.
Deux ans plus tard, Lavilliers signe un nouveau contrat,
avec Francis Dreyfus qui vient de fonder les disques
Motors. Son second album, nommé indifféremment " Brazil
72 " ou " Les poètes " suit.
En 1975 arrive, à point nommé, " Le Stéphanois ".
" Les Barbares " marquent l’entrée officielle de Lavilliers
dans le rock.
Bernard fait son premier Olympia en octobre 1977,
juste après la sortie de " 15e round ".
Bernard Lavilliers invente un nouveau type de disque
: le carnet de voyages.
Sorti début 80, " O Gringo " le voit aller de Kingston
à New York. Le succès est là.
En trois mois, " O Gringo ", qui marque l’intrusion
de Lavilliers dans le reggae et la salsa,
est disque d’or (puis de platine) entraînant " 15e
round " et " Pouvoirs ", disques d’or à leur tour.
En 1982, " Etats d’urgence ", disque noir et sublime,
est disque d’or en trois mois.
C’est " Voleur de Feu " (86) qui le voit se lancer
dans l’aventure de la production. Il crée à cet effet,
la " Big Brother Company ".
Verront, ainsi le jour trois autres album studio :
" If " en 1988, " Solo " en 1991 et " Champs du possible
" en 1994.
Voyages en Afrique, en Asie, en Amérique, ruptures,
déprime et création ponctuent les années suivantes.
Jouant sur la variété des rythmes (bossa, reggae,
rock, salsa, ballade) " Clair obscur " sort en 1997.
Trié de " Un guetteur du siècle " de Jean-Claude Demari
-
D'origine ouvrière, Bernard
Lavilliers pratique plusieurs métiers avant de se consacrer
à la chanson dans des cabarets parisiens de la rive
gauche, où il interprète ses propres chansons ou celles
d'auteurs comme Léo Ferré. Mais c'est un premier séjour
au Brésil qui marque sa métamorphose musicale, avant
même qu'il ne découvre le reggae (d'où un duo remarqué
avec Jimmy Cliff en 1994) et la salsa. Très marqué par
son adolescence en milieu ouvrier (Fench vallée) et
par les événements de Mai 1968, il associe des textes
à fort contenu politique (Les Barbares, Bats-toi) à
une musique toujours en quête de nouvelles influences,
et met en scène des laissés-pour-compte : loubard, paysan
d'Amérique latine, fille de nuit, aventurier (San Salvador,
O gringo).
Interprète sensuel à la voix forte et chaleureuse, qui
donne sa pleine mesure sur scène, Bernard Lavilliers
apparaît, à partir des années 1980, comme un témoin
engagé et un peu désabusé de son temps. Mettant en lumière
ses doutes, il est ainsi le chanteur du désenchantement
d'une partie de la gauche militante après 1981.
(c) Éditions Atlas 1999
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